Pourquoi le travail fait il aussi mal?

Un article d'Alternatives Economiques.. comment le contexte economique degrade les conditions de travail , mais aussi comment notre individualisme suscité n'arrange rien ..

 

POURQUOI LE TRAVAIL FAIT IL AUSSI MAL?

La pénibilité physique n'a pas disparu et le stress s'est accru. En cause: l'intensification du travail mais aussi l'affaiblissement des solidarités et le rapport de force dégradé sur le marché du travail. 

Le travail peut faire souffrir. Les suicides récemment intervenus à France Télécom sont venus le rappeler avec brutalité. L'émotion suscitée par ces drames a d'ailleurs poussé le gouvernement à présenter, début octobre, un plan d'urgence pour la prévention du stress au travail. Son ambition: amener les entreprises de plus de 1 000 salariés à engager des négociations sur le sujet avant le 1er février 2010, alors que l'accord national interprofessionnel sur le stress au travail, signé en 2008 par les partenaires sociaux, peine à être mis en oeuvre.

 

Le stress, souvent présenté comme un mal contemporain, n'est pourtant pas seul en cause dans les difficultés liées au travail. Contrairement à certaines idées reçues, la pénibilité physique n'a pas disparu, loin de là. Dans un cas comme dans l'autre, les bouleversements qui ont affecté l'organisation du travail au cours des dernières décennies ont plutôt aggravé les choses.

 

Un travail toujours pénible

Certes, on ne travaille plus aujourd'hui comme il y a un siècle. Les Français travaillent tout d'abord moins longtemps: en 1950, la durée annuelle du travail était encore de 2 230 heures, elle n'était plus que de 1 559 heures en 2007. Ensuite, les normes de sécurité sont devenues plus strictes, et la qualité des équipements utilisés s'est améliorée. Quant à la part des métiers les plus pénibles, elle a logiquement baissé dans une économie désormais essentiellement tertiaire. Résultat: les accidents sont moins fréquents et leur issue est moins souvent fatale.

 

Pour autant, le labeur n'est pas devenu une sinécure. Au contraire, les conditions de travail ont plutôt eu tendance à se dégrader depuis trente ans. La pénibilité physique reste ainsi une dure réalité pour nombre de salariés. Ils étaient en effet un sur quatre à déclarer porter des charges lourdes en 2005, deux fois plus qu'en 1984, selon la Dares. D'une manière générale, de plus en plus de salariés sont soumis à des efforts physiques, tels que rester debout longtemps, effectuer des mouvements douloureux ou fatigants, subir des secousses ou des vibrations, etc. Les expositions à un bruit intense, à des températures élevées ou encore à des produits dangereux augmentent elles aussi.

 

Inégaux face aux risques

 

La pénibilité du travail frappe plus durement certaines catégories socioprofessionnelles que d'autres. Ainsi, en 2003, les cadres de 35 ans bénéficiaient d'une espérance de vie totale supérieure de 5,7 ans à celle des ouvriers. Surtout, leur espérance de vie "sans incapacité" était supérieure de 9,6 ans à celle des "cols bleus". Les ouvriers sont donc doublement pénalisés: non seulement ils vivent en moyenne moins longtemps que les cadres, mais l'écart est encore plus grand si on s'interesse à l'espérance de vie sans handicaps…

 

Autre facteur d'inégalité de santé au travail: la précarité. Selon une récente étude de la Dares, les personnes qui ont connu un parcours professionnel très instable, c'est-à-dire qui ont été contraintes de changer fréquemment d'emploi au cours de leur carrière, sont significativement en moins bonne santé que les autres (1). Les femmes, enfin, sont davantage concernées par la souffrance psychique au travail que les hommes, comme le montre l'enquête Samotrace.

 

(1) "Parcours professionnel et état de santé", Dares, Premières synthèses n° 001, janvier 2010, disponible sur www.travail.gouv.fr

 

Par ailleurs, la parcellisation des tâches et le travail répétitif - deux modes d'organisation caractéristiques du taylorisme - font un retour en force. En 2005, 28% des ouvriers déclaraient travailler sous contrainte automatique, c'est-à-dire devant une chaîne de production ou une machine préréglée, alors qu'ils n'étaient que 17% en 1984. Quant au travail répétitif, il concernait près d'un ouvrier sur deux en 2005 (contre un sur trois en 1984), mais c'était également le lot de 28% de l'ensemble des salariés.

 

Le secteur tertiaire n'est plus épargné. De nombreuses entreprises de services ont en effet adopté des modes d'organisation que l'on peut qualifier de néotayloristes (1): le juste-à-temps est devenu la règle et les exigences du client imposent des rythmes de plus en plus soutenus. Les standards de qualité jouent aussi: le travail est de plus en plus souvent contrôlé, grâce notamment au développement de l'informatique. Bref, les salariés se retrouvent pris en tenaille entre des injonctions contradictoires: être toujours plus productifs sans pour autant sacrifier la qualité du service, et être autonomes tout en respectant des consignes strictes. Les centres d'appels illustrent à l'extrême cette extension du taylorisme aux activités tertiaires, mais des évolutions similaires s'observent dans la restauration rapide, dans la grande distribution ou encore au sein des banques.

 

Cette tendance n'est pas sans conséquences sur la santé physique des salariés concernés, au sens le plus classique du terme. L'explosion des troubles musculo-squelettiques (TMS) est à cet égard particulièrement préoccupante: 12 000 cas étaient officiellement recensés en 1998. Dix ans plus tard, plus de 52 000 personnes souffraient d'une de ces affections qui touchent le dos, les épaules, les poignets ou encore les genoux. Une part de cette augmentation traduit sans doute une meilleure connaissance et une plus forte déclaration de ces affections, mais cela n'explique pas tout.

 

La montée du stress

Si le travail est toujours harassant sous bien des aspects, il est également de plus en plus stressant. C'est ce que traduit l'apparition d'un nouveau type de contraintes: les risques psychosociaux (*) . Le phénomène n'est pas marginal. En 2003, 23% des salariés français se sentaient en situation de job strain, c'est-à-dire privés des marges de manoeuvre nécessaires pour faire face aux exigences de leur travail, selon l'enquête Sumer. Or, lorsqu'une forte demande psychologique se conjugue à une faible latitude décisionnelle, les risques pour la santé psychique sont les plus importants, comme l'a établi le sociologue américain Robert Karasek, à la fin des années 1970.

 

Une autre étude, plus récente, a confirmé l'ampleur du phénomène. Entre 2006 et 2008, 6 000 salariés ont participé à cette enquête menée par l'observatoire épidémiologique Samotrace dans les régions Centre, Poitou-Charentes et Pays-de-la-Loire. Il en ressort que 24% des hommes et 37% des femmes interrogés ont exprimé un mal-être au travail (anxiété, dépression, symptômes somatiques, difficultés dans le comportement social). Autre information intéressante: les secteurs d'activités où cette souffrance psychique est la plus prononcée sont les services publics, la banque-finance et l'énergie. Et non le bâtiment ou l'industrie, traditionnellement au centre des préoccupations en matière de santé au travail.

 

Loin d'être nécessairement "positif", comme le considèrent certains managers, le stress représenterait un coût pour la société: l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS) l'a évalué à 2 ou 3 milliards d'euros en 2007. Cette fourchette a été obtenue en prenant en compte les dépenses de soins, celles liées à l'absentéisme, aux cessations d'activité et aux décès prématurés. En 2007, la dépression et l'anxiété sont d'ailleurs arrivées au premier rang des maladies professionnelles pour lesquelles des personnes ont consulté médicalement. Une première!

 

Vite fait, mal fait

Comment en est-on arrivé là? La plupart des spécialistes incriminent l'intensification du travail. En effet, en 2005, 48% des salariés déclaraient devoir se dépêcher "toujours ou souvent" et 60% disaient "devoir fréquemment abandonner une tâche pour une autre plus urgente". L'intensité du travail semble néanmoins s'être stabilisée entre 1998 et 2005, selon les enquêtes de la Dares. C'est surtout au cours des années 1980 et 1990 que le travail dans l'urgence s'est fortement développé. La pression qui repose actuellement sur les épaules des salariés n'en reste pas moins importante. La productivité horaire, qui est une des plus élevées au monde, est révélatrice de ces cadences particulièrement soutenues.

 

Quoi qu'il en soit, le fait de devoir travailler toujours plus vite n'explique pas à lui seul l'augmentation du mal-être au travail. La souffrance devient importante quand cette pression prive les salariés de la capacité de faire un travail qu'ils estiment de qualité. Or, les personnes réunissant toutes les conditions pour bien travailler sont minoritaires (2). Et 13% des salariés disent même travailler d'une façon qui heurte leur conscience professionnelle, selon l'enquête Samotrace.

 

Autre facteur de souffrance: le manque de reconnaissance et l'isolement. De ce point de vue, les salariés français sont particulièrement mal lotis: seule la moitié d'entre eux affirme pouvoir compter sur leurs collègues en cas de difficulté, contre 68% en moyenne dans l'Union européenne, selon la Fondation de Dublin. Même chose pour l'aide d'un supérieur. En cause, l'individualisme traditionnel en France, combiné à l'affaiblissement des collectifs de travail et au déclin du syndicalisme. Mais également les nouvelles méthodes de management et de gestion introduites à la fin des années 1980. C'est le cas, notamment, des systèmes de rémunération et d'évaluation individualisées des performances, qui mettent en concurrence les collègues d'un même service. Des batteries d'indicateurs ont été souvent inventées pour mesurer "objectivement" le travail de chacun, ce qui a contribué à casser les logiques collectives, tandis que les rares espaces de coopération qui subsistaient dans les entreprises se sont réduits comme peau de chagrin.

 

Le contexte de chômage de masse a évidemment beaucoup contribué également à accroître les tensions psychologiques dans les entreprises, en dégradant le rapport de force entre employeurs et salariés. Ceux-ci sont en effet de plus en plus contraints d'intérioriser un mécontentement qui ne trouve plus de canaux institutionnels pour s'exprimer. Ce qui ne présage rien de bon pour la suite: en période de crise, la tentation risque d'être forte de privilégier encore plus la préservation de l'emploi au détriment des conditions de travail.

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